La Trovppe de Tovs les Plaisirs

 

Le projet Corneille



Même si le succès du Divertissement de Palissot fut indéniable, il fallait à la Trovppe de Tovs les Plaisirs un spectacle d’une qualité artistique et d’une profondeur plus ample avant de fermer complètement le rideau. C’est alors que Daniel Benoit se souvint d’un projet déjà ancien qui n’avait jamais vu le jour et qui pouvait parfaitement convenir, à la fois comme hommage au plus grand des dramaturges français dont on venait de fêter l’anniversaire de la naissance, et à la fois comme testament artistique de celui qui avait toujours défendu des textes méconnus du répertoire. La Retraite de Corneille, montage de textes non théâtraux de Pierre Corneille, venait de refaire surface !
Le cadre historique de La Retraite de Corneille

Fin 1651, Corneille fait représenter Pertharite, roi des Lombards, sa 22ème pièce. C’est un échec cuisant : la pièce tombe dès la deuxième représentation ! Mortifié, Corneille décide d’abandonner définitivement le théâtre et de se retirer à Rouen. "La mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage, écrit-il, m’avertit qu’il est temps que je sonne la retraite. Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d’attendre qu’on me le donne tout à fait, et il est juste qu’après vingt années de travail je commence à m’apercevoir que je deviens trop vieux pour être à la mode". Il a 46 ans… Et pendant sept années, il va se tenir éloigné de la scène parisienne.

Corneille
Corneille (Anonyme/Château de Versailles)


A Rouen , il mène la vie d’un bon bourgeois provincial, entre sa femme, ses enfants, sa mère et son jeune frère Thomas qui habite la maison d’à côté et qui a pris la relève de son illustre aîné avec des comédies imitées de l’espagnol. Il fait quelques enfants supplémentaires à sa femme, tient les comptes de sa paroisse, achète des livres d’occasion (dont un Dante en italien), écrit (de moins en moins) quelques vers de circonstances, entretient une correspondance de plus en plus lâche avec de rares amis, fait ses dévotions pour Pâques et donne un drap mortuaire à son église…

Mais avant tout, il se lance à corps perdu dans sa traduction (à vrai dire une paraphrase en vers) de L’Imitation de Jésus Christ dont un premier volume contenant les 20 premiers chapitres était paru avec grand succès à l’automne 1651. Et pendant trois ans, avec une belle constance, il ne va faire que cela. En tout, quelque 10 000 vers ! Souvent laborieux et alambiqués, parfois fulgurants. Comment ne pas voir cependant dans cet exercice long et pénible (de l’avis de l’intéressé lui-même) une manière de pénitence, d’auto-flagellation poétique ? L’alexandrin et la rime croisée comme substituts à la haire et à la discipline ! Mais aussi un moyen d’oublier, de trouver paix et consolation, de se réconcilier avec Dieu et lui-même. Et partant, avec le théâtre.

L'imitation de Jésus Christ
L'imitation de Jésus-Christ
L'imitation de Jésus-Christ (Traduction de Pierre Corneille, édition originale/Médiathèque de Troyes)


Car une fois délivré de ce vieux pensum, il est significatif de le voir se pencher à nouveau sur SON théâtre. Il entreprend en effet de réviser toutes ses pièces, surtout ses comédies de jeunesse, pour les mettre au goût du jour (c'est-à-dire celui des salons précieux), se livrant alors à un étrange et pathétique toilettage linguistique. Mais surtout, il fait précéder chaque pièce de cette édition mémorable de 1656 d’un "Examen" où il indique, avec le recul du temps, les conditions de création de chacune de ses œuvres, ses motivations d’auteur, ses choix artistiques, la fortune de chaque pièce… Disséquant minutieusement comédies et tragédies avec un curieux mélange de fierté et d’humilité, mais aussi une impitoyable lucidité. En relevant les qualités. En débusquant les défauts. Extraordinaire leçon d’anatomie théâtrale !

L'abbé d'Aubignac
L'abbé d'Aubignac


Par ailleurs, pour répondre à l’abbé d’Aubignac, intransigeant théoricien de l’art dramatique (dont la Pratique du Théâtre est parue en 1658), il entame, en homme de terrain, une réflexion sans précédent sur le théâtre et son métier d’auteur. Réflexions qui aboutiront à la rédaction des trois Discours sur l’art dramatique qui ouvriront chacun des volumes de l’édition de 1660. Un évènement. Jamais à ce jour en effet un auteur dramatique n’avait produit un corpus d’écrits théoriques d’une telle ampleur, d’une telle élaboration et d’une telle profondeur. Il faudra attendre longtemps avant qu’un écrivain de théâtre se risque à nouveau à ce type d’exercice !

Corneille aurait pu continuer ainsi une carrière paisible de poète chrétien et de dramaturge à la retraite. Mais trois évènements successifs (outre les attaques déguisées de l’abbé d’Aubignac et autres policiers du théâtre) vont en décider autrement et ramener notre auteur aux démons de la scène.

D’abord le triomphe en 1656 de Timocrate, tragédie de son jeune frère Thomas, le plus grand succès théâtral du siècle, bien plus que le Cid qui, pourtant, en son temps, avait été un immense succès ! Difficile de croire que le vieux Corneille, après l’échec de Pertharite, ait été insensible à cette réussite sans précédent…

Ensuite l’arrivée à Rouen, après Pâques 1658, de la troupe de Molière. Molière qui n’a encore quasiment rien écrit mais est un chef de troupe célèbre et dont la troupe passe pour être la meilleure de province (quelques mois plus tard, en octobre, elle s’installera définitivement à Paris et la grande aventure molièresque commencera.). Et Molière joue Corneille… Difficile, là aussi, de croire que le vieil auteur ait été insensible à la représentation de ses tragédies. Voir qu’après tant d’années ses pièces avaient toujours du succès, qu’on ne l’avait pas oublié, qu’il était toujours le plus grand auteur dramatique vivant. D’autant que Molière, à l’époque, ne dissimulait pas son admiration pour son illustre aîné. Par ailleurs, la fréquentation des comédiens de Molière (dont la célèbre Marquise, objet de quelques sonnets galants des frères Corneille) semble lui avoir donné une seconde jeunesse…

Corneille
Corneille (Ph. de Champaigne/Site corneille-molière.org)


Enfin, en 1659, les sollicitations empressées (et qui plus est, sonnantes et trébuchantes) du surintendant Fouquet qui lui commande une tragédie sur le sujet de son choix. Le démon du théâtre le reprend. En quelques semaines, il trousse une tragédie avec fougue («Je prends mes cheveux gris pour une illusion, écrit-il, je sens le même feu, je sens la même audace qui fit plaindre le Cid, qui fit combatte Horace et je me trouve encor la main qui crayonna l’âme du grand Pompée et l’esprit de Cinna »). Cette tragédie, c’est Œdipe, pièce bien oubliée aujourd’hui. Mais c’est un succès et, à 53 ans, Corneille entame une nouvelle carrière dramatique. La parenthèse rouennaise prend fin.

Oedipe
Frontispice de la pièce Œdipe (Gallica/BNF)


C’est cette parenthèse que le présent spectacle entend restituer. A travers les textes méconnus que Corneille nous a laissés de cette période singulière (sa traduction de l’Imitation, ses lettres, ses poèmes, ses Examens, ses Discours) ou que les érudits ont dénichés (documents d’archives) et quelques textes de contemporains. Textes qui disent la vieillesse, la maladie, la mort. Qui disent la réussite et l’échec, la grandeur et la médiocrité, l’amour et la solitude, l’art et la vie, Dieu et l’homme, ces thèmes banals et entêtés qui sont la matière des chefs-d’œuvre. Qui disent surtout le théâtre, même par omission. Car finalement c’est bien de ça qu’il s’agit ici.
  
© Photos Arno Paul - Liens