La Trovppe de Tovs les Plaisirs

 

Réflexions diverses



La Trovppe de Tovs les Plaisirs a été sollicitée par la Ville de Nancy pour apporter sa contribution aux manifestations qui ont commémoré les 250 ans de la place Stanislas dans le cadre de "Nancy, ville des Lumières". A cette occasion, nous avons proposé de remonter le Divertissement exécuté sur le nouveau Théâtre de Nancy, composé par le Nancéen Charles Palissot de Montenoy pour l’inauguration de la statue de Louis XV sur l’actuelle place Stanislas.
La pièce

Ce Divertissement est le résultat d’une commande pour la dédicace de la statue de Louis XV sur la Place Royale de Nancy (future Place Stanislas). La pièce fut représentée sur le nouveau théâtre de la Comédie de Nancy (actuel Musée des Beaux-Arts), le 26 novembre 1755, lors des festivités qui accompagnèrent cette pompeuse cérémonie.

Statue de Louis XV
Statue de Louis XV (gravure de Dominique Collin)
Reproduction issue de "Nancy Monumental & Pittoresque", Albert Bergeret 1896


L’auteur en était un jeune Nancéen de 25 ans, fils de bonne famille, qui s’était acquis un petite gloire locale en écrivant deux tragédies (!) à dix-neuf ans et qui essayait vainement de se faire un nom dans la littérature.

Charles Palissot de Montenoy
Portrait de Charles Palissot (Anonyme)


Le jeune Palissot va y réussir avec ce Divertissement, mais moins par ses talents de dramaturge, au demeurant assez minces, que par le scandale dont la représentation fut l’objet.

Le Divertissement se compose de deux parties sans rapports entre elles : un prologue sous la forme d’une petite cantate à sujet mythologique Le Triomphe de l’humanité ("musique du sieur Surat") qui, dans le style convenu et cire-pompes de l’époque, chante la gloire de Stanislas et de Louis XV et une petite comédie en prose, Les Originaux.

La «comédie», sur la qualité de laquelle l’auteur ne semble guère s’illusionner, comme en témoigne le Discours préliminaire qui ouvre l’édition originale, où il s’excuse de "cette pièce (si on la juge digne du nom de Comédie)...[où] j’ai crayonné faiblement quelques ridicules" (à moins qu’il ne s’agisse plus simplement d’une feinte fausse modestie...), n’est qu’un défilé de personnages, "des Portraits qui se succèdent l’un à l’autre", comme il dit, sans intrigue, sinon un vague fil conducteur. Il invoque, à sa décharge, l’avantage de « la variété [qui] multiplie en quelque sorte la Comédie même et le plaisir des Spectateurs", variété qu’il estime nécessaire en "pareille occasion" (une fête). Et de se placer sous les auspices du glorieux ancêtre Molière, dont il se veut le modeste continuateur, en rappelant Les Fâcheux, archétype incontournable de la comédie-défilé, écrite pour les fêtes de Vaux, à la requête de Fouquet. Mais on sent bien que tout cela a été broché dans l’urgence (autre point commun avec Les Fâcheux, même si les talents de Molière et de Palissot ne sont guère comparables...) et la pièce n’aurait été qu’une pochade de plus, comme il s’en écrivait des centaines à l’époque, où toute fête s’accompagnait d’un "divertissement", oeuvrettes stéréotypées, destinées à la consommation immédiate et vite oubliées, sans l’imprudence et l’impertinence dont fait montre Palissot dans sa petite comédie.

Faut-il mettre cela sur le compte de la jeunesse ou sur le goût inné de la provocation (dont il fera ensuite quelque temps son fonds de commerce), toujours est-il que Palissot n’y va pas avec le dos de la cuillère, dans cette piécette qui n’aurait dû distiller que les poncifs habituels (comme dans le Prologue), commande officielle de surcroît et destinée à être représentée devant un parterre de personnalités lorraines et françaises! Et s’il faut reconnaître un talent à Palissot, à défaut du talent d’auteur dramatique, c’est bien celui de la provocation et du sens de la publicité.

Car sa pièce Les Originaux tient plutôt du jeu de massacre (à la manière des Guignols de l’info d’aujourd’hui) que de la peinture gentillette des Caractères, façon La Bruyère et Molière, à laquelle il prétend pourtant se réfèrer. En effet, si quatre de ses personnages ridicules sont des "types", anodins et anonymes, issus de la tradition théâtrale (le couple d’amoureux, le financier, le médecin), ces deux derniers un peu reliftés à la mode XVIIIème siècle, ce dont Palissot n’est pas peu fier ("j’ai toujours essayé de peindre le ridicule sous les couleurs qui lui conviennent aujourd’hui"), il n’en va pas de même des trois autres personnages, dans lesquels les spectateurs V.I.P.du 26 novembre 1755 ont vite reconnu avec stupeur, trois personnalités éminentes de l’intelligentsia du temps, dont deux directement liées à la cour de Lunéville et que Palissot caricature sans grand ménagement.

Voltaire
Voltaire (D’après Nicolas de Largillière/musée Carnavalet – Paris)


Le premier est Voltaire, sous le nom à peine démarqué de M. du Volcan (le premier "original" à paraître sur scène), que Palissot montre comme un poète médiocre et infatué et comme un dramaturge pompeux (ce qui est vrai, rétrospectivement parlant, mais qu’il était peut-être maladroit de dire en public et devant les admirateurs dudit poète et dramaturge…). Les allusions sont on ne peut plus claires pour les contemporains : il évoque les bides théâtraux de l’illustre philosophe, il cite un vers qui ressemble à s’y méprendre à ceux, bien ampoulés, de l’auteur de Zaïre et il raille l’ambition récente de Voltaire de faire des comédies larmoyantes pour renouveler la scène française (Nanine avait été créée trois ans plus tôt au Théâtre français sans le moindre succès). Se moquer de Voltaire, véritable institution nationale, même si le personnage n’était pas sans défauts - lequel, de surcroît, venait de passer deux années à Lunéville (1749-1750) accueilli par Stanislas - n’était certes pas très "politiquement correct" ; mais après tout, Voltaire avait lui aussi la dent dure et savait se défendre!

Mme du Châtelet
Mme du Châtelet (Maurice Quentin de La Tour)


La chose est encore plus délicate avec le second personnage d’original ; en l’occurence : Mme du Châtelet, peinte sous les traits d’une femme savante (une folle savante devrait-on dire…) Là aussi l’allusion est claire : comme l’Araminthe de Palissot (décalque de la Philaminthe de Molière), Emilie du Châtelet s’est intéressée aux mathématiques et à la physique, elle a écrit un livre sur Newton et un Traité sur le bonheur (que Palissot appelle perfidement "Traité des couleurs") ; enfin elle a été la maîtresse et l’égérie de Voltaire, comme Araminthe l’est de M. du Volcan…. Tout cela ne serait pas bien grave si la prétendue femme savante n’avait pas été l’animatrice regrettée de la cour de Lunéville, morte quatre ans plus tôt, en couches, dans d’atroces souffrances, ce dont tout le monde ne pouvait que se souvenir. S’attaquer à la mémoire de Mme du Châtelet, à Nancy, n’était donc pas des plus délicats…

Rousseau
Rousseau (Maurice Quentin de La Tour)


Enfin, la coupe a débordé avec la troisième personnalité caricaturée : Rousseau, Blaise Nicodème dans la pièce, auquel Palissot s’en prend assez bassement : il raille ses origines modestes, son nom à consonnance paysanne (ce qui était censé faire rire un parterre aristocratique…), sa personnalité originale; il le montre comme un imposteur, un apatride (il le surnomme "le Cosmopolite") et un benêt. Tout cela est, on le voit, plus bête que méchant. En fait, Palissot voulait surtout faire ainsi sa cour à Stanislas, qui avait commis un petit opuscule pour critiquer les idées du philosophe genevois. L’ennui, c’est que Rousseau était à la mode, c’était un des représentants les plus adulés de la "Philosophie", c’est à dire de la "pensée unique" de l’époque, et qu’il était donc mal vu de s’en prendre aux Philosophes (et suicidaire, si on voulait entamer une carrière littéraire !). Et puis Rousseau, contrairement à Voltaire qui était craint, était aimé (son côté ours, mâtiné d’homme fragile plaisait à la bonne société) et il avait de puissants protecteurs, dont certains étaient dans la salle ce 26 novembre, comme le Comte de Tressan, secrétaire de l’Académie de Nancy, qui ne manquèrent pas de s’émouvoir devant le portrait de leur protégé. Lesquels manifestèrent bruyamment leur désapprobation, avant d’en référer à la Cour de Versailles et à Stanislas pour exiger la tête de l’impertinent dramaturge.

Palissot tentera de s’expliquer avec une mauvaise foi confondante (en prétendant qu’il s’agissait de simples coïncidences !). Il écrivit une lettre pitoyable à Voltaire qui, bon prince, accepta de passer l’éponge et gourmanda paternellement l’insolent trublion Nancéen ; Rousseau pardonna au nom de la liberté d’expression et le scandale s’éteignit de lui-même.

Mais Palissot avait parfaitement réussi son coup (prémédité ? ou inconscient ?…) et il s’acquit grâce à cette oeuvrette de circonstance une solide réputation d’empêcheur de philosopher en rond. L’expérience nancéenne ne semble d’ailleurs pas l’avoir échaudé, puisqu’il allait en remettre une couche cinq ans plus tard avec sa comédie Les Philosophes (1760) où il s’en prend de nouveau à Rousseau qu’il fait marcher à quatre pattes et brouter de la salade et surtout à Diderot qu’il présente comme un coquin ; mais, cette fois-ci, il évite prudemment Voltaire, dont il va devenir bientôt le thuriféraire servile …

La pièce suscita, on le devine, un nouveau scandale, à l’échelle nationale et non plus locale. Il continuera cependant à plaider non-coupable, au mépris de l’évidence la plus élémentaire, dans l’édition de son Théâtre et oeuvres diverses de 1763 et jusqu’à l’édition de ses Œuvres complètes en 1809, où il produit les pièces de dossier avec des commentaires personnels en forme de plaidoyer pro domo ( il faut dire que, plus de cinquante ans après, il n’y a plus personne pour se défendre…).
  
© Photos Arno Paul - Liens