La Trovppe de Tovs les Plaisirs

 

Réflexions diverses



La Trovppe de Tovs les Plaisirs a été sollicitée par la Ville de Nancy pour apporter sa contribution aux manifestations qui ont commémoré les 250 ans de la place Stanislas dans le cadre de "Nancy, ville des Lumières". A cette occasion, nous avons proposé de remonter le Divertissement exécuté sur le nouveau Théâtre de Nancy, composé par le Nancéen Charles Palissot de Montenoy pour l’inauguration de la statue de Louis XV sur l’actuelle place Stanislas.
L'auteur

Charles Palissot de Montenoy est né à Nancy le 3 janvier 1730. Son père était Conseiller du duc de Lorraine. Il fait de brillantes études de théologie et on le destine à l’Oratoire. Mais c’est compter sans le démon de la littérature. Il entame en effet très jeune une carrière d’auteur dramatique et commet à dix-neuf ans deux tragédies, Zarès et Ninus Second, qui n’eurent aucun succès. Il se tourne alors vers la comédie et donne en 1754 Les Tuteurs (deux actes, en vers) et une facétie, Le Barbier de Bagdad, qui échouèrent l’une et l’autre. C’est alors qu’intervient l’épisode du Divertissement (plus tard rebaptisé Le Cercle ou Les Originaux)

Charles Palissot de Montenoy
Portrait de Charles Palissot (Anonyme)


C’est alors qu’intervient l’épisode du Divertissement (plus tard rebaptisé Le Cercle ou les Originaux) qui nous occupe ici : sur la foi de sa carrière dramatique naissante (qui lui vaut, à vingt-cinq ans, malgré les fours répétés, de faire partie de l’Académie de Nancy !) et sans doute aussi de ses origines sociales (à Nancy on a toujours aimé rester entre soi et soutenir en priorité les tentatives artistiques des rejetons des bonnes famillles), la Municipalité de Nancy lui commande un divertissement pour les fêtes de la dédicace de la statue de Louis XV, Divertissement dont on publie le texte "chez Pierre Antoine, Imprimeur Ordinaire du Roi, de la Société Royale, & de l’Hôtel de Ville", sous la forme d’un opuscule luxueux grand format, avec vignettes et typographie soignée. Ledit Hôtel de ville eût peut-être dû lire le texte en question (mais si on ne peut plus faire confiance au fils d’un conseiller du duc, ex-futur oratorien, où va-t’on ?…) ; car, lors de la représentation, le 26 novembre 1755, sur le tout nouveau théâtre de la Comédie, le gratin lorrain stupéfait découvre une méchante caricature de deux personnalités très proches de la cour de Lunéville, Voltaire et Mme du Châtelet et une charge violente contre Rousseau, la star montante du parti à la mode, le parti philosophique, lequel parti, snobisme aidant, avait de solides défenseurs dans l’aristocratie lorraine et française. On imagine le scandale ! Lettres indignées à la Cour et à Stanislas, lequel est incité à virer Palissot de son Académie. Mais Voltaire feint de prendre la chose comme la plaisanterie d’un galopin effronté et Rousseau, magnanime, absout. Le pétard fait long feu.

Mais Palissot s’était fait un nom dans la lutte anti-philosophique et il allait désormais en faire son fonds de commerce (il faut dire qu’après son éclat nancéen, il n’avait guère le choix : il était "grillé" dans la République des lettres, où les philosophes étaient alors tout puissants). En 1757, il publie Petites Lettres sur de grands philosophes, où il s’en prend surtout à Diderot. En 1760, il fait représenter, à la Comédie-française, sa comédie Les Philosophes (qui reprend le schéma des Femmes savantes de Molière comme son Divertissement reprenait celui des Fâcheux du même Molière), où il calomnie Diderot, sa nouvelle tête de turc, mais surtout, où il ridiculise de nouveau Rousseau, qu’il fait marcher à quatre pattes et broûter de la salade, histoire de railler sa philosophie de l’état de nature. Nouveau scandale, énorme. Et grand succès public. Enfin, il remet ça quatre ans plus tard avec une épopée satirique en vers La Dunciade ou la Guerre des sots, d’abord en trois chants, puis en dix pour l’édition de 1771….

Cette activité anti-philosophique débordante lui vaut, bien sûr, de solides inimitiés dans le camp des partisans de l’Encyclopédie, mais aussi des appuis auprès des opposants et autres réactionnaires, toujours puissants à la Cour, qui sauront le remercier par des charges lucratives.

Palissot qui, outre son talent de provocateur, avait aussi celui de la flatterie, tout cela mâtiné d’une totale absence de scrupules, d’un arrivisme effréné et d’une souplesse d’échine assez rare, saura traverser les différents régimes (la Royauté, la Révolution, le Directoire, le Consulat et l’Empire) avec bonheur et il terminera sa vie dans les honneurs : administrateur de la Bibliothèque Mazarine, correspondant de l’Institut, membre du Conseil des Anciens, pontife de la secte des Théophilanthropes…, comme un notable en somme (on ne renie pas ses origines…). Il est mort à Paris en juin 1814, juste avant le retour des Bourbons, auxquels il n’aurait pas manqué, soyons-en sûr, de faire sa cour, à coup de poèmes pompeux et d’épîtres laudatives. Triste fin pour celui qui, à vingt-cinq ans, se moquait, dans son Divertissement, du Voltaire poète de circonstance…

Palissot est l’exemple presque caricatural du petit-maître qu’il raillait dans ses pièces, pour qui la littérature n’est qu’un moyen de briller en société et un moyen d’arriver, parmi d’autres, victime de sa trop grande facilité, gâchant son talent et mettant sa plume, sans grand discernement, au service de n’importe qui ou de n’importe quoi. Dommage.
  
© Photos Arno Paul - Liens